La Dame à la Licorne

Après avoir vu l’exposition « Magique Licorne » au Musée de Cluny j’ai eu envie de faire quelques recherches concernant les tentures de La Dame à la Licorne. Cette composition date du début du XVIe siècle, à une époque charnière entre la fin du Moyen Age et les prémisses de la Renaissance. La multiplicité des interprétations fait de cet ensemble une oeuvre d’art par excellence qui  inspire les artistes et les poètes et qui suscite encore aujourd’hui admiration et fascination.

 

 

On constate peu de variétés entre ces tapisserie. Chacune met en scène une jeune femme richement habillée sur un îlot bleu dans un jardin foisonnant et idyllique. Le fond est rouge, la couleur témoigne de la richesse du matériau. Une lecture allégorique – la plus connue – attribue à ces tapisseries les cinq sens. La sixième tenture est par déduction le sixième sens. Elle est la plus mystérieuse. Au milieu de celle-ci il est écrit « A mon seul désir ». Les cinq sens représentent au Moyen Age les moyens par lesquels l’amour nous emprisonne. Ils ont d’ailleurs une hiérarchie bien précise, allant du plus trivial au plus spirituel: le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe, la vue… Ainsi, le sixième sens renverrait au libre-arbitre, à la maîtrise de soi, à la spiritualité délivrée du monde terrestre:

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A mon seul désir

Le décor est un mille-fleurs, il est parsemé de motifs fleuris et d’animaux diverses. Certains animaux sont familiers à l’imaginaire médiéval: agneau, chèvre, lapin, chien, renard, perdrix, faucon… D’autres plus exotiques: singe, perruche, lionceau, guépard… La flore est détaillée avec finesse et permet ainsi de distinguer une quarantaine d’espèces. L’ensemble forme un tout harmonieux qui dans l’esprit médiéval renvoie au jardin d’Eden. L’on peut interpréter le caractère symbolique de chacun de ces animaux. Il faut cependant prendre en compte les différentes significations, négatives ou positives, d’un même objet. Analyser une oeuvre médiévale c’est étudier la pluralité de ses interprétations, qui forment des couches successives et inséparables.

Pour ne prendre qu’un exemple, celui de la panthère illustre bien la complexité de l’interprétation iconographique médiévale. La panthère dans l’imaginaire médiéval fait souvent référence aux cinq sens (sa fourrure pour le toucher, son haleine pour l’odorat, sa chamarrure pour la vue, son rugissement pour l’ouïe). Sa présence dans la première tenture (celle du Toucher) introduit donc le thème allégorique des sens qui se trouve dans l’ensemble des tapisseries. Elle est aussi celle qui par l’odeur suave de son haleine charme les autres animaux (ce qui serait une explication de la faune abondante). Dans la tradition médiévale elle est souvent associée au Christ: son doux parfum symbolise la bonne parole qui rassemble les fidèles. Enfin, la panthère est l’ennemi mortel du serpent et du dragon, représentants du mal et du diable, qui sont les seuls à la fuir.

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Panthère (Bestiaire d’amour , XIVe s.)

Un lion et une licorne accompagnent systématiquement la jeune femme au premier plan des tentures. Ils portent l’un et l’autre les armoiries du commanditaire occupant ainsi une place centrale dans l’oeuvre. L’association de ces deux animaux est fréquente au Moyen Age, notamment dans la littérature courtoise.

La licorne est sans doute l’animal le plus connu du bestiaire médiéval. Elle représente la pureté et la virginité mais elle a aussi une dimension érotique de par sa corne, symbole de luxure. La licorne incarne en quelque sorte la transcendance de la sexualité. Le lion lui symbolise la force et la royauté. Allégories de la masculinité et de la féminité, les deux animaux ne sont pas représentés de la même manière: on remarque que c’est la licorne qui est l’animal le plus mis en scène (elle interagit avec la dame dans La Vue et Le Toucher). Le lion lui est inactif. Ainsi les caractéristiques symboliquement attribuées aux deux genres s’inversent: la féminité devient agissante tandis que la masculinité reste dans l’inaction.

 

Cette oeuvre continue à fasciner et toujours l’on s’interroge sur ses significations. La sixième tapisserie est-elle un appel à l’entendement ? Ou une incitation à suivre son désir amoureux ? Ce qui est certain, c’est que la féminité occupe une position centrale. L’intimité qu’elle suggère est déconcertante et incomparable, laissant place à l’imagination et à la rêverie de chacun. Anne Messager, une artiste plasticienne contemporaine, a fait il y a deux ans une exposition célébrant le corps féminin et la liberté de création. Elle a choisi comme nom d’exposition « A mon seul désir »,  référence directe à la Dame à la Licorne, nous replongeant dans l’énigme non résolue (et certainement insoluble) de cette fameuse formule. La formule devient alors un manifeste pour la liberté, le désir féminin et la fierté d’être une femme, une créatrice.

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Je suis mon seul prophète -Annette Messager 2016 – Marian GoodmanGallery

La Dame à la Licorne par son mystère nous révèle bien ce que l’oeuvre d’art a de  plus fondamental : elle n’est jamais complète, jamais fermée. C’est cette ouverture, cette fenêtre sur le monde, sur les mondes, qui inspire et qui offre un nouveau regard sur notre société contemporaine.

 

SOURCES:

http://art-histoire-litterature.over-blog.com/2015/01/la-dame-a-la-licorne-histoire-d-une-tenture-medievale.html

https://www.panoramadelart.com/la-dame-a-la-licorne

 

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« Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien »

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    Je ne sais pas de quoi te parler mais j’ai très envie de t’écrire alors ce détail ne m’arrêtera pas ! Allons-y, faisons chauffer encre et crayon, dépoussiérons le clavier et dégourdissons nous la langue. Parlons de rien. « Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien », c’est la première phrase de Patti Smith dans son fabuleux bouquin M Train (curieux comme j’arrive glisser Patti dans presque tous mes articles…)

Depuis un moment je me remets à tirer les cartes du tarot. Je me sens vivante quand je le fais. C’est un peu comme si je me rencontrais dans la rue et que je me mettais à discuter des heures avec moi-même. Je replonge dans l’univers symbolique du Tarot comme dans un bain de fleurs étranges. Des plantes qui poussent dans mes rêves et qui le jour se fanent.

Ça me fait penser à ce défi terrible que je me suis lancée il y a quelque jours… Pour stimuler ma créativité et progresser j’ai décidé de dessiner toutes les arcanes majeures du tarot mais à ma façon. C’est-à-dire que je peux très bien faire du bateleur une bateleuse et de la Tempérance un vieil homme à l’allure de Gandalf (je te l’ai déjà dis mais je suis plongée dans le Seigneur des Anneaux et c’est formidable, voilà). Cela fait que je dessine beaucoup plus et que je suis fière de moi, même si le résultat est loin de suivre mes attentes. Je trouve que la contrainte peut être une très bonne façon de développer sa créativité. Quoi qu’en écriture cela ne me convient pas du tout, mais en dessin cela me pousse à tester de nouvelles choses. Je te posterai mes « cartes » lorsque j’en aurai fait quelques-unes (pour l’instant il n’y en a que deux).

Le tarot est une machine de créativité formidable. En me baladant sur Internet je me rends compte du fort potentiel artistique que permettent les cartes. Chaque artiste peu les adapter à sa façon, à travers son propre style, son coup de crayon, ses couleurs fétiches, ses revendications… Et le résultat est (souvent) superbe:

 

 

 

 

 

     Sans transition, je réécoute depuis quelque temps les albums de PJ Harvey, une chanteuse anglaise de la scène indépendante des années 90.  C’est une chanteuse dont l’univers m’inspire beaucoup. Sa musique tour à tour me glace et me réchauffe. Elle mélange les styles à merveille créant le sien propre, une forme de rock caverneux, punk sur les bords, toujours mélodieux. C’est un peu l’équivalent de Nick Cave en femme. En plus elle a un look à tomber par terre et une classe inégalable.

 

 

 

 

Je te laisse avec deux de mes chansons favorites. Je suis peu présente sur le blog, je m’en excuse. Je reviendrai avec un article un peu plus complet la prochaine fois.

A très vite !

Shane.

Féminisme et sorcières face à la récupération capitaliste

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Cet article va certainement tomber comme un cheveu sur la soupe, un pavé dans la mare ou un chien dans un jeu de quilles. Je n’ai pas encore eu l’occasion d’exprimer mes convictions, mes réflexions politiques et sociétales… mais le sujet me trotte dans la tête depuis un moment alors voilà ! Je tiens tout de même à préciser que je n’ai sans doute pas le vocabulaire approprié ou que mes réflexions ne seront pas aussi futées et poussées qu’un documentaire d’Arte ou un article du Monde mais bon je mets mon regard à contribution et si cela nous amène toi et moi, à discuter, échanger et réfléchir ensemble, je suis contente.

Commençons par une note pas très joyeuse. Si l’on pense à tous les mouvements de contre-culture – alternatifs et contestataires – depuis les années 50, on se rend compte alors d’un truc affolant: ils ont tous été récupérés par le capitalisme. Autrement dit, la valeur subversive, militante et artistique de chacun de ces mouvements a été transformée, métamorphosée, travestie en une valeur marchande, c’est-à-dire en objets de consommation. Chaque mouvement de contre-culture se réduit à un look récupéré en grande partie par le capitalisme. Début des années 70, la musique hippie devient un business comme un autre. Dans les années 80 on peut acheter un t-shirts Sex Pistols tout en votant à droite. Années 2000, les jeans sont soigneusement troués par les grandes marques de prêt-à-porter et si ce n’était que ça…

Mais est-ce que je ne mélange pas tout ? Non, car même si l’on parle de mouvements très variés ils ont tous un point commun: le besoin de s’émanciper des normes. Et le processus de récupération de chacun de ces mouvements au profit des grandes industries est le même. Résultat: l’émancipation voulue n’évolue pas et le mouvement perd de sa valeur intrinsèque.

Et maintenant le problème continue. J’ai vu dernièrement dans la vitrine d’une marque très connue que je ne citerai pas un t-shirt sur le quel il est écrit en gros caractère « Feminist ». Il n’y a vraiment aucune limite à la société marchande. Maintenant tu peux revendiquer ton féminisme en achetant un t-shirt fabriqué en Chine, en Inde ou au Bangladesh… C’est fou quand même, grâce au business de la misère on peut crier haut et fort son féminisme. Qu’on ne vienne pas me dire qu’en achetant un t-shirt on renversera le patriarcat…

Encore autre chose… Telle la petite araignée blogueuse que je suis, je surfe beaucoup sur la toile. Et depuis quelque temps, un truc très chouette attire mon attention.  Vous l’avez certainement remarqué que le mot sorcière est dans toutes les bouches. Surgit notamment la puissance féministe du personnage de la Sorcière. Revendiquer la sorcière comme figure féministe, ça me plaît et c’est une très bonne chose ! A la fois d’un point de vue purement militant – la sorcière est une femme avant d’être mère, elle est indépendante, puissante, elle assume sa jeunesse, sa vieillesse et sa sexualité. Mais aussi d’un point de vue écologique. Guérisseuse, la sorcière se positionne par rapport à la nature. C’est-à-dire qu’elle prend en compte l’environnement autour d’elle, elle a conscience qu’elle est un maillon parmi d’autres qui forment une grande chaîne, la fameuse chaîne de la biodiversité. Ce rapport à la nature est totalement opposé à celui du capitalisme où nature et culture sont divisées et où l’homme se place au-dessus de la nature dans laquelle il puise inlassablement pour subvenir à ses désirs (qui vont bien au-delà de ses besoins.)

Cette conception de la nature et de la femme qui s’y inscrit nous renvoi à l’écoféminisme, un mouvement très intéressant qui considère que « destruction de la nature et oppression des femmes sont liées ». Militer contre le patriarcat va avec militer pour l’écologie… Cela donne à réfléchir… En tous les cas, personnellement ça me plaît bien! J’en reparlerai.

Revenons à nos balais ! On voit bien que la sorcière est TOUT SAUF capitaliste. C’est donc particulièrement exaspérant de voir une récupération commerciale d’un mouvement qui revendique une émancipation et un rapprochement de la nature. On peut prendre l’exemple de Sephora et son « kit pour sorcière débutante » mais il y en a tant d’autres… Le mouvement witchy n’est-il donc qu’une mode qui passera au bout de quelques années ? Ce serait extrêmement dommage. Car se nommer sorcière comme nous invite à le faire Starhawk (une écrivaine militante et écoféministe)  c’est revendiquer son droit d’être puissante et indépendante. En tant que femme, je pense que nous avons besoin de cette image pour se retrouver, se découvrir, aimer notre corps, vivre notre sexualité et nos désir comme on l’entend et cela dans une pleine conscience de la nature qui nous entoure. Alors ne faisons pas les mêmes erreurs que les hommes et ne laissons pas un symbole qui va au-delà d’un simple mouvement de mode dans les griffes de la société marchande.

• pour en savoir plus sur l’écoféminisme: https://reporterre.net/Emilie-Hache-Pour-les-ecofeministes-destruction-de-la-nature-et-oppression-des

• un article simple et très bien fait d’une connaisseuse sur la mode witchy et ses conséquences: http://www.equinox-blog.net/2018/09/la-sorciere-est-elle-a-la-mode.html

« Et si les sorcières renaissaient de leurs cendres ? » Télérama

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