« Les corps ravis » le conte monstrueux et organique de Justine Arnal

CVT_Les-corps-ravis_8237J’ai lu un livre très étrange cette semaine. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne crois pas avoir eu une expérience de lecture aussi particulière. Les Corps ravis est le premier livre de Justine Arnal, publié dans les magnifiques éditions du Chemin de fer – j’avais déjà lu un de leurs bouquins qui m’avait bouleversée et dont je parle ici. Les Corps ravis raconte l’histoire de Marguerite, une femme qui désire par dessus tout avoir un enfant, multipliant les tentatives mais sans résultat. Une nuit, une chimère apparaît devant elle et lui conseille de se rendre dans la Forêt Noire où elle trouvera une semence qui lui permettra de faire un enfant toute seule. Marguerite se rend dans cette forêt, expérimente sous la lune son plaisir chaque nuit pendant un an, cherchant à atteindre une jouissance totale, condition de l’enfantement. Elle finit par tomber enceinte. Un fœtus se forme dans sa tête, puis se balade dans tout son corps. Marguerite au bout de dix mois accouche seule dans sa baignoire. Daisy naît et grandit. Leur relation est fusionnelle et Marguerite ne parvient pas à accepter que l’enfant se détache d’elle. Des événements de plus en plus bizarre surviennent…

Tu n’es pas la première à vouloir faire un enfant toute seule. Je me souviens d’une femme pour qui des feuilles de nénuphar macérées dans une décoction d’ail égrugé ont suffi. Il n’y a pas de recette universelle. Quel que soit l’ingrédient qui t’attend, ta jouissance devra être totale, pleine et absolue. 

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© Les Editions du Chemin de Fer

Ce tout petit roman est une pépite noire, un récit à la frontière de tous les genres: conte monstrueux, fable tribale, roman surréaliste jonglant entre le comique et l’horreur. Cette histoire écrite avec les tripes m’a perturbée, voire écœurée. Justine Arnal joue avec tout un panel de symboles et de peurs archétypales : la forêt – non-lieu primitif et imaginaire – la métamorphose, l’hybridité, le cannibalisme… Ce conte sombre et terrible, hors des clichés, brisant les tabous, propose plusieurs lectures et laisse de multiples questions en suspension. L’autrice, en mettant en scène l’amour fusionnel et névrosé d’une mère pour sa fille, s’empare d’un sujet complexe, difficile à évoquer sans tomber dans des idées toutes faites, voire dans un discours misogyne. A travers un propos poétique et merveilleux, teinté d’ironie et d’humour noir, elle dénonce une société glorifiant la relation mère-enfant. Elle dévoile les danger de ce mythe de la femme-mère qui ramène sans cesse la femme à son ventre et à la capacité d’enfanter. Le récit illustre aussi avec force les conséquences d’une telle relation sur l’enfant et la nécessité pour lui de se dégager de sa mère obsessive, pour que lui même puisse exister à part entière…

– Devenir mère, est-ce aller de vide en vide ? […] Pour te concevoir j’ai du m’affamer. Quand tu es sortie de moi j’ai bien senti que mon corps n’était plus qu’une coquille creuse, comme une maison laissée à l’abandon. Heureusement que je peux encore te presser contre mon sein… Mais quand tu seras plus grande, que vais-je devenir ? Je sais que j’aurai toujours du lait pour toi. Si seulement tu pouvais ne pas grandir !  Oh non, une mère ne pense pas cela. Mais si, au moins, tu continuais d’avoir besoin de moi comme j’ai besoin de toi…

 

Enfin, je ne peux pas finir cet article sans évoquer les illustrations organiques de Lola B.Deswarte qui accompagnent le récit. Ce très beau travail, qui accentue l’aspect dérangeant et chimérique du roman, est consultable sur le site de l’illustratrice.

Le lecteur est libre de s’interroger plus en profondeur ou de ne voir ici qu’une histoire mêlant horreur et érotisme glauque. C’est cette liberté d’interprétation qui m’a surtout plu. Justine Arnal n’a pas un propos vindicatif – trop facile ou trop évident – mais elle parie sur la capacité du lecteur à interpréter.

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Le journal intime d’Alma Mahler et le roman-bd de Véronique Ovaldé et Joann Sfar

Ça fait maintenant trois mois que je tiens ce blog et plus j’avance plus je me rends compte que la littérature est de moins en moins présente dans mes articles et ça me rend un peu triste. La cause première est mon manque d’investissement (quel horrible mot) – devrais-je plutôt dire le peu de temps que je consacre à la lecture (trop de livres, si peu de temps). La deuxième raison est que je découvre mes limites, et ce que j’aime ou non te partager. J’adore te parler bouquins, ça c’est sûr, mais le format je lis un livre/je le chronique me barbe un peu. Alors je tente de remédier à tout ça en créant ce nouveau rendez-vous livresque où je te parle de façon plus ou moins ordonnée (souvent moins) de mes dernières lectures, de ce que j’ai ressenti, de mes états d’âme, conseils, déceptions et de mon rapport à la littérature et aux écrivains en général.

Ces dernières semaines ont été très chargées en travail et c’est avec beaucoup de frustration que je te publie ce nouveau rendez-vous (ça promet). Alors voilà, je viens te présenter un peu honteuse mes deux toutes petites lectures du moment – dont une que je n’ai même pas fini.

Je veux d’abord te parler du Journal intime d’Alma Mahler. Alma est née à la fin du XIXème siècle. Baignée dans le monde artistique viennois elle est avant tout connu comme étant la muse des artistes de ce siècle et la « femme de… »: femme amoureuse du peintre Klimt, amante de l’expressionniste Kokoschka, femme du compositeur Mahler, de l’architecte du Bauhaus Walter Gropius, de l’écrivain Franz Werfel… Dans ce contexte bourgeois du XIXème où les codes et les normes oppressent la liberté de la femme, je trouvais ça intéressant de lire un journal intime, témoignage ultime, d’une femme livrant son vécu, ses expériences, ses pensées et ses désirs bafoués. D’autant plus que ce journal promettait une plongée dans une période artistique florissante qui me plaît beaucoup. Je n’ai pourtant pas réussi à le finir.

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Lire un journal intime est une expérience à part entière. Ce genre littéraire m’inspire et a toujours été pour moi source de grands chamboulements (notamment les magnifiques journaux de Sylvia Plath et de Marina Tsetaeva mais j’en reparlerai sûrement). On plonge dans la vie de l’auteur au-delà des limites, au-delà de la pudeur. L’écrivain ne se questionne pas sur les impressions que suscite son texte, il n’y a pas de lecteur potentiel face à lui. Il a donc le droit de coucher sur le papier sa honte, ses passions, ses maladresses, sa carcasse tortueuse, bref, cette condition humaine que nous partageons tous. Ainsi, inévitablement on se sent concerné et on s’identifie. Il n’y a rien de plus jouissif et la littérature devient alors un moteur d’inspiration et de construction de soi qui pousse toujours plus à la créativité et au développement intérieur.

Mais le journal intime peut vite aussi devenir un objet de malaise. J’ai d’abord été touchée par la naïveté des écrits d’Alma. Je me suis identifiée au personnage – à ses illusions, ses rêves, ses délires romantiques adolescents et ses premiers amours désespérés. Mais cette lecture m’a vite dérangée. D’abord il faut bien le dire, en lisant le défilement des journées identiques et la succession de personnages qui ne faisaient aucun écho en moi, je me suis vite ennuyée. Mais ce sont les piques adressés aux femmes qui m’ont avant tout freinée. Alma est une femme qui n’aime pas les femmes. Née dans un contexte où la féminité est une tare, un fardeau à porter, elle est convaincue que la femme ne pourra jamais être une grande artiste car il lui manquerait la « force créatrice ». Bien sûr, c’est une femme de son temps et il est tout à fait normal qu’elle tienne de tels propos. Mais ça m’a déprimée au possible et j’ai laissé ce livre de côté, peut-être pour une autre fois… En attendant j’ai préféré me plonger dans un livre à l’écriture plus vive, plus inventive et plus drôle, et écrit par une femme nom d’un chien !

517o7SttUOL._SX351_BO1,204,203,200_.jpg     J’ai donc lu A cause de la vie une fiction/bd sortie en 2017 et écrite par Véronique Ovaldé et ponctuée des illustrations de Joann Sfar, un type que j’aime très fort et qui me fera surement un jour mourir de rire.

Je suis très heureuse de te parler de ce coup de cœur que j’ai dévoré en une matinée – et quel bonheur parfois de dévorer ! A cause de la vie est une plongée dans l’univers décalé d’une jeune fille au nom trop banal de Nathalie, qui préfère qu’on l’appelle Sucre de Pastèque, et qui est atteinte d’une maladie grave: le spleen adolescent. C’est le début des années 90, Sucre de Pastèque se déchaîne au son des cassettes des Smith et de Cindy Loper, pleure avec délectation, boit du chocolat et s’ennuie beaucoup dans son appartement bourgeois parisien où elle vit seule avec sa mère. Un jour, Eugène, son voisin du dessus, un jeune garçon bégayeur et très timide frappe à sa porte. Tout de suite, il tombe sous le charme de la belle au peignoir Demonius et à l’air désinvolte. Nathalie va faire de lui son chevalier courtois et lui lancer toutes sortes de défis improbables.

Ce conte pour adulte est d’une fantaisie et d’une inventivité folles. L’imaginaire foisonnant et subtil de Véronique Ovaldé mélangé à l’humour et la finesse des traits de Joann Sfar forment un ensemble étrange et truculent qui m’a vraiment séduite. L’histoire est avant tout un très beau et très drôle témoignage de l’adolescence et de ses vicissitudes. La mélancolie de Sucre de Pastèque nous rappelle un peu la notre et nous fait sourire avec tendresse. A l’école, on l’appelle « l’Etre supérieure » et elle est persuadée que tous ses petits camarades sont des nuls. Seule l’étrangeté et la sensibilité d’Eugène arrivera à briser l’apparente indolence de cette jeune fille au teint bleu et aux lèvres rouge vif. Je te conseille donc chaudement de lire cet OVNI tendre et délicieux.

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Shane.

J’ai vu « Les Frères Sisters » de Jacques Audiard

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     Le dernier film d’Audiard est une plongée dans l’univers de l’Orégon de la moitié du XIXème siècle. On suit les péripéties de deux frères, Eli (John C. Reilly) et Charlie (Joaquin Phoenix), tueurs à gage au service du Commodore, un bandit du coin.

     Dès les premières minutes on est plongé dans un univers sombre et impitoyable. Surgit le bruit fracassant d’une déflagration de coups de feu. Les frères sisters ont encore réussi. Vient la terrifiante vision d’un cheval en feu galopant dans la nuit. Le ton est donné.

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     Les frères sisters est un Western où l’intérêt n’est pas dans la délectation de multiples bagarres… Audiart reprend certes les clichés du genre – beauté des grands espaces, sentiment de liberté, bivouacs, discussions au coin du feu, ambiance des saloons – mais il fait avant tout un film plein d’humanité. Au premier abord les frères sisters semblent sans pitié, mais l’on découvre progressivement leur sensibilité. Deux frères dont on va apprendre au fil de l’histoire leur passé et ses profondes blessures. Parfois c’est l’amour fraternel qui prend le dessus, touchant, timide, presque tendre. Notamment les scènes plus que significatives où l’un et l’autre vont se couper les cheveux. Mais plus généralement la tension domine, due à leurs caractères très différents. Eli l’aîné, doux et sensible, s’interroge constamment et ne veut plus de cette vie amorale. Charlie lui est un forcené implacable, qui s’imagine être condamné à la violence meurtrière et à l’alcool. Cette ambivalence que forment les deux frères et qui évolue continuellement est très habile et donne matière au récit.

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     Cette ingéniosité n’est pas la seule du film puisqu’aux deux frères vient s’ajouter un autre duo, celui de Warm (Riz Ahmed), un chercheur d’or idéaliste, et de Morris (Jake Gyllenhaal) un détective un poil dandy. Moris est chargé de suivre Warm en attendant que les frères sisters débarquent pour accomplir leur mission, torturer et éliminer le malheureux. On peut dire, sans dévoiler l’intrigue, que rien ne se passera comme prévu ! En plein milieu du film, Audiart retourne toute l’action, avec une nouvelle trame qui donne un autre rythme à l’histoire, très différent mais tout aussi prenant.

     Les genres se mélangent, l’on passe de l’aventure des grands espaces et des chevaux fougueux, à la poésie du conte qui parfois frise le cauchemar. Les frères sisters est une très belle surprise, un film aux images fortes et symboliques, aux décors sublimes et à l’histoire pleine de rebondissements.

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Shane.

« Les grandes marées » de Jim Lynch

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     Depuis que je suis toute petite la mer est près de moi, elle rythme mes journées, enchante mes rêves, et me ressource. Alors quand j’ai lu Les Grandes Marées ça m’a fait l’effet d’une madeleine de Proust. On suit la vie de Miles, un jeune garçon de treize ans, petit pour son âge et terriblement attachant, vivant dans une maison sur pilotis dans le Pudget Sound et passionné par la mer. Cette passion lui vient de ses bouquins sur la biologie marine qu’il dévore chaque nuit d’insomnie et de ses journées passées à explorer la baie d’Olympia avec son pote Phelps, préadolescent du même âge, obsédé par le sexe et persuadé d’avoir un charme irrésistible. Une nuit Miles fait la découverte d’un calamar géant échoué sur le rivage, ce qui va le transformer en célébrité local et lui valoir tous les regards des médias.

     « Je crois que j’ai eu un déclic quand j’ai appris qu’environ quatre-vingts pour cent de la vie sur Terre se trouve dans la mer, et que plus ou moins la moitié de l’océan est si profond que la lumière du soleil n’y pénètre jamais. Il fait tout noir au fond, depuis le commencement du monde. »

     Dans un style plein de fantaisie et d’humour, Lynch aborde des sujets graves et très actuels, notamment à travers le personnage de Florence, la meilleure amie de Miles, une vieille dame de plus en plus infirme qui ne veut pas quitter son bungalow rempli de bouquin. Il fait aussi une critique acerbe des médias, de leur pouvoir et de leur malhonnêteté.

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     Les Grandes Marées se situe dans la tradition du roman d’apprentissage. C’est un livre sur la difficulté de grandir et les peurs de l’enfance. Son originalité tient de la présence constante de la mer et de la passion de Miles qui non seulement nous touche mais en plus nous apprend des choses. Ce roman fourmille d’anecdotes et de connaissances inédites sur la mer et les trésors qu’elle cache. On apprend que la pieuvre peut rentrer dans un trou dix fois plus petit qu’elle ou encore à quoi ressemble des œufs de seiches. Il nous rappelle ce don que bien souvent l’on perd en quittant sa peau d’enfant : le don du regard, l’importance de l’observation passive et attentive du monde. Jim Lynch fait un joyeux mélange de sciences et de poésie.

     J’ai fini le bouquin ce matin et, encore imbibée d’inspiration, je suis partie grimper dans les rochers à la recherche de mares grouillantes, pour observer ces vies que l’on oublie et retrouver mes bonheurs d’enfance.

« Si j’en avais vu plus que la plupart des gens, c’était uniquement parce que j’étais le seul à regarder. »

Shane.

Propos sur « Glaneurs de rêves » de Patti Smith

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     C’est un texte qui me tient très à cœur. Il est écrit par une artiste dont la féminité, la force, l’humilité et la créativité me portent et m’inspirent depuis des années. C’est un texte court que l’on a envie de trimbaler partout avec soi – une petite boite pleine de lucioles que l’on peut ouvrir à chaque instant pour illuminer son regard de l’éclat d’une enfance perdue.

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     Patti y rassemble une multitude de poèmes en prose, souvenirs, réflexions sur son enfance. Certains m’échappent, trop personnels peut-être, trop intimes pour que je les  comprenne. D’autres me parlent directement.

     Patti Smith a une fascination pour les objets. Elle en a peu mais elle tisse avec chacun d’eux un lien sacré. Certains sont des trésors qu’elle chérie avec amour. Ils ont une histoire, ils portent des souvenirs, les siens ou ceux d’inconnus d’un autre temps. J’aime le regard et l’attention que Patti porte sur le monde. Tout semble prendre une importance spirituelle, quasi divine. Transcendance, art, beauté, religion.

     Dans son écriture, je retrouve la simplicité et la douceur d’un quotidien rythmé par d’humbles rituels. Un repas de pain et de café. L’immersion dans un bain chaud rempli de gros sel. Les dessins sur le sol. L’observation méditative des illustrations d’un livre d’art.

Patti Smith, New York City, early 1970s; photograph by Judy Linn

« L’eau bouillait. J’ai rincé une poignée de menthe et versé. Pour laver tous les maux, les faire aussi insignifiants que des notes de bas de page. »

     Les mots de Patti me nourrissent d’un bonheur tendre et mélancolique dont jamais je ne pourrai me lasser. Tout au long de sa vie elle est restée liée au ciel, toujours à l’écoute de l’au-delà, qu’il existe ou qu’il ne soit qu’une illusion peu importe, puisque chaque jour il lui lance des bouquets sacrés d’inspiration, de spleen et de nostalgie.

Shane.