« Apprends à salir la beauté mon ami » journal du 18.01.19

 

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Les cheveux sont coupés.

Je me sens belle comme ça. C’est bien moi dans le miroir. Bien plus qu’avec mes cheveux longs – ma lourde tignasse d’angoisse et d’âpre séduction. Les cheveux cours c’est léger, aérien, mutin, pirate, c’est femme et gamine à la fois. C’est solaire et lunaire. Comme un Pierrot prenant un bain de soleil.

L’envie d’écrire me donne des fourmis dans les doigts, à nouveau.

« Apprends à salir la beauté, mon ami. »

Aujourd’hui j’ai vu le dernier film de Christophe Honoré, Plaire Aimer et Courir Vite. Le Sida, l’angoisse, la fatigue, et puis les pulsions de vie. La beauté du sexe. La beauté du sale aussi. L’affirmation du sale. Le courage d’en finir. Ça m’a plu.

J’ai le vertige souvent quand je pense que le monde tourne et que les gens vivent en même temps que moi – que là maintenant à NYC c’est la nuit, on rêve, on danse, on fait l’amour, un tigre dort dans une jungle morte, ailleurs une révolution se lève avec le soleil, c’est le matin quelque part sur la banquise, un ours ouvre les yeux, tout existe. Tout existe. Là, tout de suite.

 

 

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Le café des brumes – Atelier d’écriture « une photo, quelques mots »

Me revoilà pour ma deuxième participation à l’atelier d’écriture de Bric à Brook. L’idée est d’écrire ce que l’on veut à partir d’une image définie. Le ton et le genre sont libres. Voici donc mon texte… 

 J’imagine un bar perdu dans la ville.
Un vieux café de marins dans une ville où les rues ont des noms d’océans, de ports, des noms qui sentent les voyages. Un bar baigné de brume. Une façade à la peinture bleue abîmée par le vent.
Je ferme les yeux et je l’imagine.
Il y a des tapis, des tables en bois, des chats miteux, de l’huile d’olive et des épices. Ça sent le croissant et le café. Je suis derrière le comptoir enveloppée dans ma chaude solitude.
Le bruit d’orage de la cafetière enveloppe le doux brouhaha – écrivains, voyageurs, promeneurs, enfants curieux, marins, ouvriers, se mélangent dans ce refuge de nul part. Parfois au loin, on entend le bôôôt d’un cargo sur le départ.
Oh oui je l’imagine !
On peut cloper dans le bar, bien sûr. J’imagine les matinées sans bruit à l’odeur de cigarette, un vieil homme aux cheveux blancs, au visage creusé, qui boit du café, lit, écrit, rêve la tête penchée contre la vitre. Un vieux qui ne dit rien mais dans son regard bleu et brillant on croit voir le monde.

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© Kyle Wagner

Propos sur « Glaneurs de rêves » de Patti Smith

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     C’est un texte qui me tient très à cœur. Il est écrit par une artiste dont la féminité, la force, l’humilité et la créativité me portent et m’inspirent depuis des années. C’est un texte court que l’on a envie de trimbaler partout avec soi – une petite boite pleine de lucioles que l’on peut ouvrir à chaque instant pour illuminer son regard de l’éclat d’une enfance perdue.

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     Patti y rassemble une multitude de poèmes en prose, souvenirs, réflexions sur son enfance. Certains m’échappent, trop personnels peut-être, trop intimes pour que je les  comprenne. D’autres me parlent directement.

     Patti Smith a une fascination pour les objets. Elle en a peu mais elle tisse avec chacun d’eux un lien sacré. Certains sont des trésors qu’elle chérie avec amour. Ils ont une histoire, ils portent des souvenirs, les siens ou ceux d’inconnus d’un autre temps. J’aime le regard et l’attention que Patti porte sur le monde. Tout semble prendre une importance spirituelle, quasi divine. Transcendance, art, beauté, religion.

     Dans son écriture, je retrouve la simplicité et la douceur d’un quotidien rythmé par d’humbles rituels. Un repas de pain et de café. L’immersion dans un bain chaud rempli de gros sel. Les dessins sur le sol. L’observation méditative des illustrations d’un livre d’art.

Patti Smith, New York City, early 1970s; photograph by Judy Linn

« L’eau bouillait. J’ai rincé une poignée de menthe et versé. Pour laver tous les maux, les faire aussi insignifiants que des notes de bas de page. »

     Les mots de Patti me nourrissent d’un bonheur tendre et mélancolique dont jamais je ne pourrai me lasser. Tout au long de sa vie elle est restée liée au ciel, toujours à l’écoute de l’au-delà, qu’il existe ou qu’il ne soit qu’une illusion peu importe, puisque chaque jour il lui lance des bouquets sacrés d’inspiration, de spleen et de nostalgie.

Shane.

« Pierre Sang Papier ou Cendre » de Maïssa Bey

   A nouveau une courte chronique pour vous parler de ma dernière lecture. Ce texte de Maïssa Bey fait partie des livres que je dois lire pour ma rentrée en deuxième année de Lettres. C’était une très belle découverte qui a un peu bouleversé mes lectures habituelles…

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  Pierre Sang Papier ou Cendre est un texte court et intense, véritable poème en prose qui nous plonge dans la mémoire de l’Algérie. On redécouvre la tragédie des cent trente deux ans de colonisation sous le regard d’un enfant, témoin innocent et sensible, qui traverse les siècles.

     Après la mort de son père – membre du FLN – pendant la guerre, Maïssa Bey a vécu avec une douleur sourde qui ne l’a jamais vraiment quittée. C’est seulement à travers l’écriture, la beauté des mots, la réappropriation de la langue française, qu’elle s’est accordée l’apaisement du pardon.

     Si ce texte est si puissant c’est parce qu’il est avant tout une œuvre littéraire. Maïssa Bey exprime par l’écriture ce qui ne peut être dit – c’est le langage poétique qui lui permet de transcender les horreurs de la colonisation, le napalm, la torture, les meurtres… Elle fait passer le propos par un style mordant et ironique où le pays des Lumières, de la libertés, des Arts et des Lois porte ironiquement le nom de « Madame Lafrance ».

« Elle avance, madame Lafrance.

Sur des chemins pavés de mensonges et de serments violés, elle avance.

C’est elle, c’est bien elle, dans l’habilité de ses détours, dans l’arrogance de ses discours.

Claquez pavillons ! Aux armes, citoyens ! Formez les bataillons, en rangs serrés ! Tous derrière elle ! Et vous peuplades barbares, écartez-vous, prosternez-vous ! »

     Le point de vue de l’enfant est bouleversant. A la fois innocent et lucide, il s’interroge sur le monde avec un regard neuf, ce qui rend la violence et la douleur d’autant plus palpables. L’histoire de Pierre Sang Papier ou Cendre n’est pas l’Histoire que l’on retrouve dans un manuel scolaire, elle nous parle directement car elle est à taille humaine.

    Le titre directement issu du poème de Paul Eluard Liberté, ainsi que de nombreuses citations font de ce livre un hommage à la littérature et notamment à la littérature française. Maïssa Bey passe constamment d’une culture à l’autre, ce qui lui permet de montrer les contradictions d’une France qui prône la liberté, d’une France pays des droits de l’Homme.

     Ce texte est avant tout un hommage à l’Algérie, chantant la beauté des paysages, des peuples, et de l’espoir qu’aucun colon n’a jamais pu faire totalement disparaître.

Shane.